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Tajmaât supplée la compagnie d’assurances. Le modèle d’organisation villageoise de Kabylie est reproduit dans l’une des plus grandes capitales du monde : Paris.

 

L’émigration, d’origine kabyle, maintient toujours dans l’immensité parisienne, les liens familiaux et tribaux du pays, consolidés par l’assemblée séculaire qu’est tajmaât. Issus de l’ancienne ou de la nouvelle génération, les émigrés perpétuent, dans leur ensemble, cette tradition.

Ils demeurent unis dans la vie et dans la mort. Vivants, ils contribuent à améliorer le cadre de vie au village en finançant divers chantiers à intérêt collectif. Ils alimentent également une caisse commune pour répondre aux besoins de transfert de corps au pays en cas de décès. Dans leur écrasante majorité, les émigrés préfèrent finir leurs jours au pays et être enterrés sur le sol natal. Les retraités de la deuxième génération, qui sont encore résidents, se rendent généralement deux fois par an en France. Au village Akendjour, à Ath Zmenzer, près de Tizi Ouzou, cette catégorie d’émigrés tend toutefois à se raréfier. Et, pour cause, ils disparaissent l’un après l’autre, dit Ahmed, septuagénaire. Ce dernier qui a retardé son retour en France, en raison de son passeport qui a expiré sans s’en rendre compte, en profite pour superviser les travaux de construction de sa maison. Il témoigne : « A Paris, où je réside en famille, je suis le trésorier de notre comité qui se réunit régulièrement. Nous cotisons mensuellement 18 euros par travailleur. Nous nous connaissons tous. Et, si quelqu’un décède, c’est notre comité parisien qui se charge des démarches bureaucratiques et qui engage les frais de rapatriement. » Ce genre d’organisation est commun à toutes les régions de Kabylie ; Chaâbet El Amer, Bouzeguène, Tigzirt , Béni Douala. Mouloud, la soixantaine, patron d’un café-bar à Clichy, dans la région parisienne apporte son témoignage lors d’un entretien téléphonique. « Dans mon café se tient une réunion de manière régulière de gens de mon village, Ighil Bouzrou. Nous débattons de nos préoccupations et nous nous échangeons des informations. Nous cotisons 15 euros par mois. Le montant de la cotisation est proportionnel à la taille des villages et le nombre de leurs émigrés. C’est pour prendre en charge surtout les dépenses relatives au transfert de corps que nous avons mis en place une caisse. Il faut dire que cela coûte cher de transférer un corps de Paris à Alger. » Selon cet émigré, les frais peuvent s’élever jusqu’à 4500 euros, car, a-t-il expliqué, en plus du prix du cercueil, les différentes prestations des pompes funèbres et le transport, le prix du billet d’avion en aller et retour, même de l’accompagnateur du défunt sont pris en charge par la caisse de ces émigrés qui perpétuent la solidarité agissante villageoise à Paris et ainsi assurer des obsèques dans la dignité à leurs compatriotes. Le mode de vie communautaire est le même à Lille, Marseille ou Lyon, des villes à forte densité d’Algériens établis dans l’Hexagone. Ahmed d’Ath Zmenzer apportera une précision importante par rapport à l’adhésion de ces actions de solidarité. « Les jeunes émigrés, seuls ou vivant en famille, se plient volontairement à cette forme d’organisation. Il y en a même des étudiants. De ce côté, on est rassurés, le nif est sauf. Les bonnes traditions sont maintenues. D’autre part, je dois dire que nos compatriotes ont une forte appréhension de décéder en terre d’exil. » Au siècle dernier, comme en 2009, dans les différentes villes françaises, à forte concentration d’émigrés, il y a toujours le café « du village ».

La solidarité des villageois

Dans le café se déroulent des rencontres entre émigrés du même village régulièrement. Les rencontres permettent à ces derniers de se retremper dans l’ambiance du pays, avoir les nouvelles du douar et faire le point sur les cotisations . Le café était aussi le lieu où les illettrés se faisaient écrire des lettres à la famille laissée en Algérie. Le respect des règles est primordial. Celui qui ne s’y plie pas est en quelque sorte ignoré par la majorité des membres de l’assemblée. Et c’est ainsi que même dans les villes françaises, les émigrés adoptent des positions sévères vis-à-vis des compatriotes qui refusent de cotiser à la caisse commune. Comme cela se passe dans tajmaât, l’assemblée du village. Kamel de Bouzeguène, qui a des parents émigrés, affirme : « Chez nous, les cotisations atteignent les 80 euros par an. Ceux qui ne cotisent pas causent souvent des soucis aux membres de leurs familles. Celles-ci se retrouvent seules en cas de décès de leur parent émigré. » Dans ce cas, la personne qui vient en France récupérer le corps est contrainte d’emprunter de l’argent nécessaire aux frais de transfert. Mais, dans le souci d’éviter ce genre de situation et d’autres tracas, les émigrés cherchent toujours des solutions. L’on adresse toujours aux parents de l’émigré non cotisant une éventuelle remise à l’ordre. Les émigrés kabyles, préférant consolider les liens familiaux et perpétuer les traditions de solidarité, reproduisent quasiment les mêmes schémas d’organisation sociale et politique en cours dans les djemaâs de Kabylie. C’est ainsi qu’ils ne souscrivent pas aux offres de compagnies d’assurances concernant l’assistance au rapatriement des corps. Les membres de ces « comités de village » en activité en France avec lesquels on s’est entretenu, ont affirmé qu’ils ont une bonne maîtrise de tout le dispositif de rapatriement des corps. Ils ont tissé des connaissances avec les responsables de pompes funèbres. Pour eux, ce sont des services rendus aux parents des personnes décédées auxquels on évite d’harassantes démarches administratives et bureaucratiques. Non seulement ils réussissent à éviter des enterrements dans des conditions déplorables à leurs compatriotes en France, mais ils gardent le secret d’un décès jusqu’à ce que les procédures soient terminées. C’est pour éviter aux familles une longue et stressante attente de l’arrivée du corps qui peut durer une semaine à dix jours.

Par Saïd Gada (el watan)

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